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Carnets de terrain

 

Enquête linguistique à Yongning (2006-2012)

 

Actualité de l'été 2012: les suites du tremblement de terre

De mémoire d'homme, aucun tremblement de terre sérieux n'avait eu lieu à Yongning. Le 24 juin à 16h, la région a été frappée par un séisme, dont la magnitude à l'épicentre, situé proche du village na de /ɲi˧se˩/ (en chinois: 小落水), était de 5,7.

Il y a eu peu de victimes. Mais beaucoup de bâtiments, dont celui qu'on voit en photo en bas de cette page, ont souffert et vont devoir être démolis puis rebâtis.

Par un heureux hasard pour ma prof et moi, un court séjour à Yongning qui devait commencer le vendredi 22 avait été repoussé, et nous nous trouvions tous deux dans la ville de Lijiang au moment du tremblement de terre.

Les nombreux migrants Na/Mosuo, qui ont trouvé un travail loin de la région de Yongning, s'efforcent d'y revenir pour réconforter leur famille et participer à la reconstruction. Ma prof/informatrice reste à Lijiang pour s'occuper de deux petites-filles: une lycéenne qui affronte les examens dans trois semaines, et une fillette de 2 ans. [26 juin 2012]

yongning

J'étudie actuellement le dialecte na (naxi/mosuo) parlé à Yongning. J'y ai séjourné d'octobre à décembre 2006, en octobre-novembre 2007, au printemps 2008, au printemps 2009, et de façon plus suivie en 2011-2012.

L'ethnologue Latami Dashi, locuteur natif de ce parler, très attaché à sa langue et sa culture, m'a apporté son concours : il m'a invité à son domicile, et mes consultants linguistiques sont des membres de sa famille. (Latami Dashi est Vice-directeur du Centre de recherche sur les cultures ethniques de Ninglang ; il a édité un recueil d'articles en chinois au sujet des Na, ou "Moso", de Yongning et du lac Lugu : 摩梭文化研 究论文集(1960-2005)",云南大学出版社 2006, et écrit plusieurs ouvrages en chinois).

Le lac Lugu, proche de Yongning, est depuis quelques années un haut lieu touristique ; le tourisme commence également à se développer à Yongning, qui ne manque pas d'atouts pour cela. La société change rapidement, et les pratiques linguistiques avec elle. Ici comme en beaucoup d'autres points du globe, poursuivre la collecte de données fiables et abondantes est une tâche urgente. Grâce aux efforts conjoints de chercheurs chinois et étrangers (notamment Liberty Lidz), les études de la langue et la culture na sont en bon chemin. 

Des récits en langue na/mosuo sont désormais en libre accès en ligne, avec enregistrement, traduction, transcription et gloses mot à mot. D'autres sont en préparation et seront mis en ligne à la même adresse.

Côté recherche, sont disponibles: 

- un article au sujet des phonèmes et des tons de ce parler. Texte intégral en libre accès. Références : "Phonemic and tonal analysis of Yongning Na", Cahiers de linguistique - Asie Orientale, 37(2), pp. 159-196.)

- un article de reconstruction des langues du groupe naish, auquel appartient le na/mosuo. Références : "Approaching the historical phonology of three highly eroded Sino-Tibetan languages: Naxi, Na and Laze", Diachronica 28, 4 (2011) 468-498.

- une étude des aspects phonétiques de la langue qui sont actuellement les plus menacés

De façon schématique, les Na se sont historiquement trouvés divisés en deux groupes, de part et d'autre du fleuve Yangtse, depuis la dynastie Ming (XIVe siècle). Les Na de la rive droite, administrés par les seigneurs de Lijiang, ont reçu une influence chinoise de plus en plus intense et de plus en plus directe. Les Na de la rive gauche, en particulier dans la plaine de Yongning et autour du lac Lugu, ont été moins soumis à l'influence chinoise, et paraissent avoir conservé certains traits culturels et linguistiques relativement anciens. Ils ont également été plus soumis à l'influence du Tibet, en particulier au plan religieux. Les linguistes He Jiren et Jiang Zhuyi, s'appuyant sur une vaste enquête menée dans les années 1950, ont reconnu l'existence de deux régions dialectales, dont les frontières coïncident globalement avec ce schéma historique. (Pour plus de détails au plan historique, il existe un livre très documenté, en chinois : Guo Dalie; He Zhiwu: Histoire du peuple naxi, Sichuan Minzu Chubanshe, Chongqing 1992, 2e éd. 1999. 郭大烈; 和志武: 纳西族史, 四川民族出版社, 重庆 1999.)

montagne

"Na" paraît être un meilleur ethnonyme que "Naxi": la syllabe "na" est présente dans l'autonyme des groupes humains en question (sa forme phonétique est /nɑ˩/ à Lijiang et aux alentours, et pareillement /nɑ˩/ à Yongning), tandis que certains dialectes n'utilisent pas la seconde syllabe, "xi" (qui veut dire "être humain", et se réalise /hi˧/ à Lijiang, /hi͂˥/ à Fengke et Yongning) dans leur autonyme. Avant de me rendre à Yongning, je n'avais pas suffisamment prêté attention à cette question, et j'appelais la langue "naxi", suivant l'usage chinois, mais maintenant je mesure que "Na" est plus adéquat (ce que les ethnologues signalent déjà depuis un certain temps). Je choisis donc d'appeler le parler de Yongning "le dialecte de Yongning de la langue na". Ses autres désignations sont "variété de Yongning du dialecte oriental du naxi" (formulation de He Jiren et Jiang Zhuyi) et "variété de Yongning de la langue mosuo". Les termes "Mosuo" (mó suō 摩梭) et "Moxie" (麽些 mō xiē) sont des exonymes anciennement employés dans les chroniques chinoises, qui ont été remplacés officiellement après 1949 par "Naxi" (nà xī 纳西), avec la même extension. (Ainsi, le dictionnaire de pictogrammes publié par Li Lincan, Zhang Kun et He Cai sous le titre Dictionnaire des pictogrammes moxie [Hong Kong, 1953] a été réimprimé en 2001 en Chine continentale sous le titre Dictionnaire des pictogrammes naxi.) "Mosuo" a néanmoins la faveur de certains Na de Yongning et du lac Lugu; depuis les années 1990, les "Mosuo" sont reconnus, à l'échelle de la province du Yunnan (mais non à l'échelon national), comme un sous-groupe distinct à l'intérieur de la "nationalité" naxi. La façon dont sont définies et subdivisées les "minorités ethniques" a bien évidemment des implications politiques. Au plan linguistique, il paraît clair que le parler de Yongning et celui de Lijiang sont apparentés de très près. L'étude détaillée des correspondances phonétiques a débouché sur un travail de reconstruction, réalisé en collaboration avec Guillaume Jacques, spécialiste de l'histoire des langues tibéto-birmanes.

micro

(Photo: 秦晴, 2012)

Dans sa jeunesse, mon professeur de langue moso (na) de Yongning, Mme Latami Dashilame, a été l’un des acteurs d’un documentaire-fiction au sujet des gens de Yongning et de leur structure familiale inhabituelle (Le mariage ‘A-zhu’ chez les Naxi de Yongning《永宁纳西族的阿注婚》). Plus tard, l’un de ses fils est devenu ethnologue, et de nombreux collègues ont rendu visite à sa mère. Elle a vu la culture des Na de Yongning devenir un objet de curiosité, et sa promotion dans l’industrie touristique, dont elle mesure les bons et les mauvais côtés. Ces expériences ont ébranlé certaines croyances que lui avaient transmises ses aînés, par exemple la foi bouddhiste. Elle pratique chaque jour les rituels, mais n’a plus entièrement foi dans la réincarnation. Les récits qu’elle a bien voulu enregistrer reflètent cet entre-deux : comment elle suspend sa croyance en un univers symbolique qui demeure néanmoins le sien.

pose

(Photo: 秦晴, 2012)

Mme Latami Dashilame n’avait jamais participé à une enquête linguistique avant de commencer à m’enseigner sa langue. La familiarité venant, elle a bien volontiers accepté de se prêter au jeu d’enquêtes phonologiques, et d’études phonétiques recourant à des techniques un peu impressionnantes (mais d’une entière innocuité) comme l’électroglottographie, qui permet de mesurer la surface d’accolement des plis vocaux pendant la parole et ainsi d’étudier en détail tons et types phonatoires.

Le costume traditionnel na, qu’elle avait exceptionnellement revêtu ce jour-là pour la visite d’un journaliste curieux de nous voir au travail, comporte une coiffe élaborée incompatible avec le port d’un micro serre-tête. En revanche il se conjugue sans difficulté avec le collier de l’électroglottographe.

transcription

(Photo: 秦晴, 2012)

Pour étudier les “petites langues” là où elles sont parlées, on a besoin de divers savoir-faire: techniques d’enquête linguistique, mais aussi le rudiment des techniques d’enregistrement audio, et si possible quelques connaissances en botanique, en médecine… en plus d’une certaine expérience du dépaysement culturel, bien sûr. Côté technique, un enregistrement que l’on va passer des semaines et des mois à transcrire et étudier, et qui restera comme l’une des seules traces d’une langue, mérite bien quelques précautions pour qu’il soit bien audible. En particulier il est préférable d’enregistrer dans un local où il y ait le moins de réverbérations possibles. Provisoirement installé à Lijiang, j’ai pu capitonner sommairement mon lieu de travail; le résultat est acoustiquement convenable, même si visuellement ce n’est pas de la plus grande élégance! Les cartons empilés dans un coin contribuent à recouvrir les surfaces trop dures et lisses (murs en ciment, parquet…) (accès à des enregistrements transcrits: cliquer ici)

rajuste

(Photo: 秦晴, 2012)

En mai 2012, l’agence Chine Nouvelle a souhaité réaliser un reportage au sujet d’un chercheur étranger travaillant dans le Yunnan. Locutrice et enquêteur ont fait de leur mieux pour jouer le rôle qu’on attendait d’eux, l’une en costume traditionnel, l’autre avec l’équivalent le plus proche dans le registre occidental: chemise et cravate. L’enquête linguistique s’est avérée un sujet ingrat pour les reporters, l’essentiel de l’échange se déroulant dans une langue qui leur échappait. Mais pour Mme Latami et moi, les clichés qu’ils nous ont remis constituent de jolis souvenirs de nos longues heures de travail ensemble.

alice

(Photo: 秦晴, 2012)

Mme Latami Dashilame n’avait jamais quitté son village, sauf pour de rares et courtes visites alentours, jusqu’à ce qu’elle rejoigne en 2010 la ville de Lijiang pour s’occuper d’une de ses petites-filles, qui venait de naître. Provisoirement installé à Lijiang, j’y ai amené ma famille, dont une petite fille du même âge, qui y a gagné une compagne de jeux, et une figure grand’maternelle attentive. Lorsqu’on a la chance de pouvoir séjourner plusieurs mois chez les locuteurs ou dans leur voisinage immédiat, s’installent des relations plus personnelles et approfondies que lors des brèves enquêtes, dont les impératifs de rapidité peuvent entrer en conflit avec les habitudes et les attentes des collaborateurs (“informateurs”, “locuteurs”) et amis. Et pour qui apprend la langue na (aussi appelée “moso”), les phrases toutes simples adressées aux petits enfants sont merveilleuses de clarté.

preparatif

(Photo: 秦晴, 2012)

Mme Latami Dashilame est connue dans son village comme une bonne connaisseuse des traditions, et on vient lui demander conseil quand on a un doute sur le déroulement de telle ou telle cérémonie, telles que celles du passage à l’âge adulte, et celles des funérailles. Ayant accepté de me parler de la langue et la culture na, elle retrouve ce même rôle d’explication et d’enseignement, dans lequel elle est maintenant tout à fait à l’aise, comprenant les tenants et aboutissants de notre travail commun. Elle me laisse la partie technique: enregistrement, comme ici; puis transcription et mise en forme. Elle réécoute avec intérêt les documents une fois terminés, disant sans détour: “Mes petits-enfants pourront étudier ça quand je serai morte!” Le micro ne l’intimide plus, et pas même la caméra des journalistes: lors de leur visite, elle a raconté, avec l’aplomb qui la caractérise, un récit qui a duré une bonne quinzaine de minutes.

ordinateur

(Photo: 秦晴, 2012)

La transcription intégrale et fidèle d’un récit demande du temps: environ une heure par minute d’enregistrement. C’est une chance rare de pouvoir travailler avec un enseignant qui ait la patience nécessaire pour ce travail essentiel. Lors de la visite des journalistes qui ont pris cette photo, nous avons joué pour eux une courte séance de transcription, dans le studio improvisé où on lieu les enregistrements. Mais à l’ordinaire, la configuration n’est pas celle-ci: je vais chez Mme Latami avec mon ordinateur portable, m’assieds à côté d’elle, et tandis qu’elle s’affaire aux tâches ménagères, je lui pose mes questions au fil du travail. Cela limite pour elle la monotonie de ces longues séances, et évite de la soustraire à sa famille.

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(Photographie Latami Dashi)

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Les photos sans indication d'auteur sont d'Alexis Michaud.
Dernière mise à jour : mai 2012.

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