Fiche technique sur le yucunaa

 

Introduction à la langue et à l'écriture yucuna (voir ci-dessous)

 

Ressources :

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Textes yucuna

a Histoire de Keyako
Colombie, Amazonas, Mirití-Parana, Jariyé, 1998, Milciades Yucuna, Laurent Fontaine

Il s'agit de l'histoire du premier indigène de langue yucuna, de tribu Kamejeya, à avoir établi des contacts réguliers avec les Blancs, en descendant le Caqueta et le Japura (même fleuve côté Brésil) jusqu'à un comptoir brésilien (identifié ici comme Tefé), pour aller échanger de l'artisanat fabriqué par ses servants indigènes (de tribus jurumi et jupichiya) contre des marchandises des Blancs. Mais à son retour, des ragots se sont propagés sur son compte : sa femme aurait organisé des fêtes en son absence pour se soûler avec ses amants…

a Mythe du Héron cocoi et du Colibri
Colombie, Amazonas, Camaritagua, 2003i, Hua'mé Matapi, Laurent Fontaine

Mythe du Héron cocoi (Ardea cocoi) et du Colibri.

a Histoire du Flamant Bois et de la Grande Aigrette
Colombie, Amazonas, Camaritagua, 2003, Hua'mé Matapi, Laurent Fontaine

[fr] Mythe du Flamant Bois (Mesembrinibis cayennensis) et de la Grande Aigrette (Casmerodius albus).

aHistoire de Kanumá
Colombie, Amazonas, La Pedrera, 2005, Mario Matapi, Laurent Fontaine

Kanumá est pour les Indiens de langue yucuna, le premier homme. Primitif à l'origine, il vit d'abord avec les Amazones, une tribu de femmes surnaturelles appelées Ñamatu, qui se comportent comme des hommes, et qui lui font faire la cuisine comme une femme. Ces femmes pratiquent en secret le Yurupari et cachent les flûtes sacrées de ce rite à Kanumá, jusqu'au jour où celui-ci leur dérobe... Après une course poursuite entre Kanumá et les Ñamatu qui ont décidé de l'abandonner en descendant le fleuve Miriti, puis le Caqueta jusqu'à l'embouchure de l'Amazone, Kanumá se retrouve seul. Il rencontrera ensuite les deux filles de Je'chú (le Ciel) dont l'une deviendra sa femme et lui apportera les tubercules (manioc, igname), les fruits du jardin (chontaduro, ananas, etc.) et même la coca.

aMythe de Komeyaphu
Colombie, Amazonas, La Pedrera, 2005, Arturo Yucuna, Laurent Fontaine

Le mythe de Komeyaphu (l'Arc-en-Ciel) est celui d'un homme qui alla avec ses enfants séjourner chez le fils de la Lune, installé près de l'embouchure de l'Amazone, à proximité de la mer. Une fois chez ce dernier, Komeyaphu souhaite chasser des petits animaux pour ses enfants, mais à sa grande surprise, ils sont tous gigantesques, ce qui lui occasionnera quelques soucis...

 

Introduction à la langue et à l'écriture yucuna

Les Indiens « yucuna » renvoient à l'ensemble des indigènes dont la caractéristique commune est de parler habituellement au sein de leur famille d'origine, le yucuna, une langue appartenant à la famille linguistique Arawak (Schauer, 1975). Ces Indiens partagent de nombreux traits culturels avec les Tanimuca et Letuama, leurs principaux alliés exogamiques, en raison de la similitude de leurs institutions (parenté, maloca, chamanisme). Mais leur culture contraste avec celles des autres populations environnantes (miraña, huitoto, tucano) sur une vaste zone géographique qui comprend le Miriti-Parana, le Popeyaca, et le Guacaya (Jacopin, 1970, 1977, 1981).

Actuellement, les Indiens de langue yucuna vivent principalement sur les rives du fleuve Miriti-Parana et dans la région de La Pedrera sur le Bas Caqueta de la Colombie (voir carte). Selon différentes estimations, cette population compte entre 500 et 1000 personnes.

Carte. Localisation des Indiens de langue yucuna
yucuna

 

La langue yucuna a été étudiée pour la première fois en 1963 par un couple de linguistes américains du Summer Institute of Linguistics (SIL) qui a notamment publié une phonologie (Schauer et Schauer, 1967), un texte traduit du mythe de Caripú Laquena (1975) et une grammaire (1978). Durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, ils ont également élaboré et encadré des travaux en langue destinés à apprendre à lire et à écrire le yucuna dans les écoles bilingues (Matapi, 1984 ; Yucuna, 1994). Plus récemment, en dehors du Nouveau et de l’Ancien Testament traduit en yucuna, ils ont élaboré une nouvelle étude phonologique et syntaxique de la langue (Schauer et Schauer, 2000).

En ce qui concerne la notation graphique, ceux-ci ont choisi de se baser sur l'alphabet espagnol afin de faciliter son enseignement et son emploi chez les Yucuna et d'éviter certaines confusions orthographiques entre espagnol et yucuna.

Mais cette notation a suscité de nombreuses discussions entre linguistes et indigènes, sans que les uns et les autres parviennent dans la pratique à fixer une seule norme d’écriture.

Actuellement, à en juger par les derniers travaux que nous avons pu consulter, et qui sont encore actuellement en phase préparatoire, il semblerait qu’un certain consensus ait finalement été établi autour de certaines normes. Mais celles-ci restent pour ainsi dire « flottantes », car elles ne sont encore ni complètement définies, ni utilisées par tous les rédacteurs de cette langue. Pour noter graphiquement notre corpus, nous avons donc repris les principales normes qui tendent à s’imposer aujourd’hui, et fait certains choix qu’il convient d’argumenter.

 

  Transcription
phonologique
Notation graphique Réalisation
Consonnes      
  /p/ p [p]
  /pʰ/ ph [pʰ] ou [ɸ]
  /t/ t [t]
  /tʰ/ th [tʰ]
  /k/ k [k] ou [kʷ] ou [kʲ]
  /ʔ/ ' [ʔ]
  /s/ s [s]
  /h/ j [h] ou [x]
  /tʃ/ ch [tʃ] ou [tʃʲ]
  /m/ m [m]
  /n/ n [n] ou [ŋ]
  /ɲ/ ñ [ɲ]
  /ɾ/ r [ɾ]
  /l/ l [l]
  /w/ w [w]
  /j/ y [j]

Voyelles

     
  /a/ a [a] ou [ɑ] ou [ə] ou [ã]
  /e/ e [e] ou [ɛ]
  /i/ i [i] ou [ĩ]
  /o/ o [o] ou [õ]
  /u/ u [u]

1. La plus importante ambiguïté actuelle concerne sans doute les règles de notation de l'accentuation. A notre connaissance, aucune décision définitive n’a encore été fixée de manière consensuelle à ce sujet. Les linguistes de la SIL avaient choisi de reprendre les mêmes règles que pour l’espagnol, mais certains linguistes et instituteurs indigènes ont optés pour la notation de l’accent sur la voyelle la plus accentuée quel que soit le morphème. L’ambiguïté est telle que la plupart les indigènes prennent rarement la peine de la noter (en tout cas jamais systématiquement), ce qui entraîne de nombreuses confusions entre morphèmes (le même problème se pose en tanimuca). Afin de réduire les risques de confusions liées aux différences de règles orthographiques entre yucuna et espagnol, nous avons préféré nous tenir au choix des linguistes de la SIL. Par conséquent, nous l’explicitons de la manière suivante :

Comme tous les morphèmes de la langue yucuna se terminent par une voyelle, l'accent tonique est noté pour marquer l'accentuation, sauf lorsqu'il se place sur l'avant dernière syllabe.

Exemple : [pipi'na] pipiná « ton ennemi »
[hi'mitʃi] jimichi « herbe »

L'accentuation est phonologiquement pertinente car elle permet souvent de distinguer deux morphèmes de sens différents.

Exemple : [ɾi'ɾa] rirá « il scie »
['ɾiɾa] rira « son sang »

2. Pour le reste, la notation graphique des linguistes de la SIL a globalement été reprise, sauf quelques exceptions.

2.1. La première modification touche leur écriture du /w/ (noté hu) et du /k/ (noté c devant a, o et u, et qu devant e et i), respectivement notés w et k aujourd’hui.

Remarque : cette nouvelle notation pose le problème des emprunts à l’espagnol, car si l’on change l’orthographe de ces emprunts, cela peut entraîner des confusions pour écrire en espagnol, et si l’on garde leur orthographe d’origine dans les textes yucuna, d’autres confusions sont à attendre... Sans doute qu’il serait préférable de garder les deux possibilités, en laissant le choix aux rédacteurs indigènes.

2.2. L’autre modification importante par rapport à la notation initiale de la SIL concerne la notation des voyelles qui encadrent une glottale.

Lorsque la glottale se situe entre deux voyelles de même nature : a’a, e’e, i’i, o’o, u’u, la deuxième n’est pas notée si la première voyelle est plus accentuée que la seconde, sauf quand elle se situe à la fin d'un morphème.

Exemple: [iʔipi'tʃi] i'pichí « ver »
['aʔa] a’a « oui »

Remarque : deux raisons nous ont incité à adopter cette économie d'écriture. D'une part, parce que la notation de la voyelle non accentuée apparaît redondante une fois que la phonologie a été définie, et d'autre part, parce qu'elle est souvent à peine audible, ou non prononcée devant une consonne, ce qui n'a aucune incidence sur le sens du morphème. La distinction entre 'CVʔ VCV et 'CVʔ CV n'est donc pas pertinente dans cette langue.

En revanche, la voyelle postglottale se note toujours lorsqu'elle est accentuée.

Exemple: [ɾiʔ'imi] ri’imi « sa viande »

Lorsque l’une des deux voyelles porte l’accentuation principale du morphème, il convient de noter l’accent, si elle ne se place pas en avant dernière syllabe.

[awaʔ'a] awa'á « près »
[rikohnoʔ'otʰiyaca] rikojno’óchiyaka « Tu règleras »
[pila’maʔatahika] pilamá’tajika « aaaa »
[pi’yaʔata] piyá’ta « Tu montres »

3. Beaucoup de morphèmes à deux syllabes ont une voyelle allongée dans la première syllabe, même s'ils s'écrivent avec une seule voyelle.

Exemple ['pa:ɾu] paru « banane» 
['hu:ni] juni « eau» 

4. Quand un morphème se termine par deux voyelles (diphtongue), la dernière est nasalisée.

Exemple [he'i̋] jeí « serpent» 

De même, les voyelles précédées d'un j sont généralement nasalisées, quand elles sont au milieu ou à la fin d'un mot, ou lorsqu'elles précèdent – ka ou – ch.

Exemple [ma:'hõ] majó « ici» 

5. Beaucoup de termes connaissent une variation libre entre le s et le j.

Exemple sajalu = jajalu « machette» 

D'autres peuvent aussi éliminer le j lorsqu'il est placé à l'initiale.

Exemple jeta'pá = eta'pá « banc à penser» 

6. Les abréviations adoptées pour la traduction mot à mot de notre corpus reprennent celles qui ont été proposées par Schauer et Schauer (2000).

Nous avons seulement ajouté « l’alterlocutif », un préfixe marquant l’altérité de lieu. Cela signifie que le lieu de l’action d’un verbe est distant de celui dans lequel parle le locuteur. Même s’il a exactement la même forme que le marqueur du passé récent (en -icha), nous avons préféré le distinguer pour faciliter l’interprétation.

ACCOMPL Accompli IMPARF Imparfait PROG Progressif
ALTER.LOC Alterlocutif INTERR Interrogatif REFL Reflexif
BUT Finalité LIM Limitatif SING Singulier
DESIR Désir NEG Négation SPCR Spécificateur
EXCL Exclamatif ONOM Onomatopée SUBJ Subjonctif
INF Infinitif PASS Passé SUJ.VIDE Sujet vide
FUT Futur PASS.REC Passé récent    
GEN Générique PL Pluriel    

 

Bibliographie

FONTAINE Laurent
— 2000Paroles d’échange et règles sociales chez les Indiens yucuna d’Amazonie colombienne. Thèse de doctorat dirigée par Pierre-Yves JACOPIN, Paris III / Sorbonne nouvelle-Iheal.

 

JACOPIN Pierre-Yves
— 1970 Mission chez les Indiens yukuna de la région du Miritiparana, Journal de la Société des Américanistes, T. LIX, pp 155-163.
— 1977 Habitat et Territoire Yucuna, Journal de la Société des Américanistes, T. LXI.
— 1981 La parole générative de la mythologie des Indiens Yukuna. Th. Université de Neuchâtel, 392p.

 

SCHACKT Jon
— 1989-1990 Rango y alianza entre los Yukuna de la Amazonia colombiana. Revista Colombiana de Antropología, Vol XXVII. Bogota, pp 137-157.
— 1990 Hierarchical Society : The Yukuna Story. Ethnos Vol. 55 (III-IV), pp 200-213.
— 1994 Nacimiento Yucuna. Reconstructive ethnography in Amazonia. Th. Université d'Oslo, 458p.

 

SCHAUER Junia
— 1985 Por que los Yucunas necesitan una educación bilingüe-bicultural. Bogota : Instituto Linguistico de Verano, 1985.

 

SCHAUER Stanley, SCHAUER Junia
— 1967 Yukuna Phonemics. In : Phonemic Systems of Colombian Languages. Oklahoma : Norman / Summer Institute of Linguistics, pp 61-71.
— 1975 Texto Yucuna por Quehuají Yucuna. La Historia de los Caripú Laquena. In : Folclor indigena de Colombia T.1, Bogota, pp. 252-333.
— 1978 Una gramática del Yucuna. Articulos en lingüistica y campos afines. Bogota : Instituto Lingüístico de Verano / Digidec, pp. 1-52.
— 2000 El Yucuna. Lenguas indígenas de Colombia. Una visón descriptiva, Bogota, Institut Caro y Cuervo, pp. 515-532.
— (En préparation) Diccionario Yucuna-Español. 121p.

 

MATAPI Carlos, MATAPI Bonifacio
— 1984 Jupimi i'imacaño yucuna. La historia de nuestros antepasados en yucuna y español. Lomalinda : Editorial Townsend, 28p.

 

VAN DER HAMMEN Maria Clara
— 1991 El manejo del mundo. -(2ed. 1992). Bogota : Tropenbos, 378p.

 

YUCUNA Eladio (comp.)
— 1994 Que'iyapeje yucu mari huapura'aco chu. Una colección de leyendas y mitos en yucuna y español. Bogota : Editorial Alberto Lleras Camargo, 104p.

 

Laurent Fontaine