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Histoire et géographie de la couleur :
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Le mieux connu est l’Europe occidentale, où les couleurs ont une histoire passionnée et bien documentée depuis 2000 ans, moins ou plus selon les régions. Depuis l’antiquité grecque, et surtout romaine grâce au Vésuve et aux mosaïques essaimées autour de la Méditerranée, nous pouvons suivre avec précision, souvent région par région, les modes majeures et les réorganisations des systèmes colorés. A gauche, un Christ en croix de Velasquez, v. 1632. Madrid, Prado. A dr., détail d’une Crucifixion de Rogier van der Weyden, v. 1455. Philadelphie. |
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A mesure qu’on va vers le sud, et quand on passe en Méditerranée, les choses changent, et avec l’espace, et avec le temps. Quelles étaient les couleurs du monde phénicien ? Nous sommes mieux renseignés sur les tombes étrusques, qui ont laissé des décors presque intacts. Mais il est certain que l’Afrique avant l’islam, puis avec lui, que ce soit l’Afrique « blanche » ou « noire », est un sujet à la fois méconnu, difficile et urgent. Les Touaregs, par exemple, « hommes bleus » du grand désert, contrastent vivement avec leurs voisins du sud. (ci-dessous, un sac de selle touareg, Musée du Quai Branly).
Les ethnologues et les linguistes ont ici beaucoup à dire. L’Afrique noire est un monde vaste, avec des régions individualisées ; les couleurs ne sont pas toujours aussi flagrantes qu’un exotisme simplifié le laisse croire : les habitats, les outils ou ustensiles, les vêtements proposent souvent des réponses distinctes, même à l’observateur le plus rapide. Dans certaines langues bantoues, il n’existe qu’une poignée d’adjectifs, essentiellement des noms de couleur - qui ont donc un statut exceptionnel. A vrai dire, en français, nous devons admettre que marron ou orange posent aussi des problèmes au grammairien. On dit brune au féminin, mais qui dirait marronne ? Il est intéressant, quand on observe les ruptures ou transitions des systèmes signalétiques qui séparent l’Europe et l’Afrique, de porter attention à l’Espagne, à l’Italie, et aux îles plus avant. Nous savons, depuis Braudel ou Runciman, que la Méditerranée unit les cultures autant qu’elle les sépare, et que les relais à travers elle proposent une géographie culturelle particulière.
A mesure que nous allons vers l’est, nous nous trouvons confrontés au monde byzantin, puis ottoman, au Proche-Orient, à l’Iran et au-delà aux cultures iraniennes qui nous amènent à l’Inde. Là aussi, il nous paraît utile de « déborder l’Europe », d’en observer les frontières mouvantes, et les relations qu’elle entretient et a entretenues avec les ensembles culturels proches qui l’ont fascinée et apeurée. Nous voyons défiler, avec leur signalétique colorée, les Croisades, le Grand Schisme, la bataille du Kosovo où les « Turcs » s’emparent des Balkans, plus tard la mise en place dans les registres intellectuels des voyageurs de « l’exotisme » et de « l’orientalisme », où justement la couleur joue un rôle essentiel.
A droite, un des archers de la frise de Suse, v. 500 AEC. Louvre.
Il arrive qu’en Europe « l’Orient » soit opposé à la rigueur occidentale, héritée de la Réforme et du Concile de Trente, lorsque se met en place une palette austère où dominent les noirs, les gris, les bruns et les blancs (voir ci-dessus le tableau de Vélasquez), faisant contrastes aux couleurs vives de l’Orient rêvé : les intérieurs colorés des palais, les costumes de la Sublime Porte, l’imaginaire du sérail entre Mozart, Voltaire et Baudelaire, alimentent les registres sémiotiques de l’ouest et servent à la fois de modèle et de repoussoir.
Un point important dans cette approche est le repérage de catégories qui rendent les objets comparables. De même que la pratique des systèmes de parenté ne se limite pas nécessairement au lexique de la parenté, de même le lexique des couleurs ne suffit pas à rendre compte de leurs fonctions dans une culture donnée : les sept couleurs que les enfants, chez nous, apprennent à voir dans l’arc-en-ciel comportent un indigo (de Inde) dont l’usage est par ailleurs bien rare.
Toutefois, il est remarquable qu’en français, bleu, jaune, blanc soient d’origine germanique tandis que vert, rouge, noir sont d’origine latine, comme le mot couleur. Il existait en latin 2 mots pour « blanc », candidu et albu, et deux mots pour « noir », nigru et atru ; le 1er de chaque couple était brillant, le second était mat. Dans sa traduction latine de la Bible au Ve siècle, Jérôme les emploie tous, sauf atru qui n’existe déjà plus - ce qui confirme en passant que ce mot n’est pas l’origine de âtre. En français moderne, seul nigru a survécu dans noir (albu seulement dans aube), les autres ont disparu, ou sont réapparus comme réfections savantes : candide. Le couple « noir et blanc » a donc une histoire beaucoup plus complexe et intéressante qu’il ne paraît.
Notre « rouge » est également curieux. Le castillan dit rojo mais le catalan vermell (roig est « roux »). Rouge, rojo, italien rosso viennent du latin populaire rubeu qui a occulté le mot littéraire rubru. Chez Jérôme rubeu n’existe pas, rubru est rare (dans « vos péchés sont rubra quasi vermiculus comme le vermeil », Isaie 1 :18) et rufu est devenu courant. En grec moderne on dit eruthros, comme dans l’Antiquité (ce mot est lié à rubru et rubeu) mais surtout kokkinos que le latin a emprunté dans coccinu « rouge, écarlate » - c’est le nom du parasite, la cochenille, dont on a longtemps tiré une teinture rouge éclatante.
Si les mots ne sont pas tout, ils offrent toutefois des pistes contrôlables, des indices de relations, un point d’appui solide pour étudier les métaphores et métonymies qui, diversement dans des cultures diverses, donnent à partir de noms de couleur scarlatine et rubéole, jaunisse ou rubrique, noirceur ou candeur. Ou bien, inversement, des noms de couleurs à partir de tant de noms de fruits. L’écart entre la couleur réelle et la couleur nommée – nous disons par exemple « vin blanc » pour un vin qui n’a absolument rien de blanc – varie aussi selon les langues et les sociétés. Il doit être étudié.
D’une part un « noyau », décrit ci-dessous, concepteur du projet et responsable de sa feuille de route comme de l’organisation des résultats, et de l'autre des experts-participants.
Pascale Dollfus est ethnologue au Laboratoire « Milieux, Sociétés et Cultures en Himalaya » (UPR 299). Elle est spécialiste des populations montagnardes de l’Himalaya occidental. Elle a écrit un livre sur les populations bouddhistes du Ladakh, et a participé à des catalogues d’exposition.
François Jacquesson est linguiste au Lacito du CNRS. Il a écrit trois livres dont Les Personnes qui décrit comment les langues du monde traitent « je, tu, il, elle » et leurs combinaisons ; et L’Anti-code, une exploration de l’histoire des langues et des idées qu’on en a. Il a dirigé plusieurs projets internationaux dans les cadres ESF ou ANR.
Michel Pastoureau est un spécialiste mondialement connu des couleurs et des emblèmes. Directeur d’études à l’EPHE et à l’EHESS, il a écrit une quarantaine de livres, certains traduits dans vingt ou trente langues. Citons surtout : L’Etoffe du Diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés (1991) ; Bleu. Histoire d’une couleur (2000) ; Les couleurs de notre temps (2004) ; Noir. Histoire d'une couleur (2008).
(25 novembre 2008 – màj 16/01/09)